THE VERVE
Article de Philippe Morrison paru dans le numéro 10 de TRIBECA 75
(Septembre 1997)
Nous n'aurions pas parié deux écus sur ce groupe d'anglais poseur qui jouait en première partie des Smashing Pumpkings au Bataclan en 1993. Leur rock psychédélique lorgnait plus vers les pires heures du rock progressif des années 70 avec une auto-complaisance qui nous fit fuir ce groupe, passant ainsi à coté de leur deuxième album Northern Soul en 1995. De toute façons, ils avaient splitté et le monde ne s'en portait pas plus mal. Sauf que dans le nord de l'Angleterre, on est rarement connu pour baisser les bras facilement, Et nos quatres de Wigan, pas loin de Manchester, persistèrent jusqu'à cette idée de génie où en samplant une section de cordes de The Last Time des Rolling Stones, ils vont développer cette ébauche durant une année ce qui aboutira au single pop de l'année: Bitter Sweet Symphony. Mi-septembre ils en avaient vendu 400 000 en Angleterre seulement! En effet, comment pourrait-on résister à ce leitmotiv de violons qui rend ce morceau si précieux? et à ce rythme, martial comme un hymne. Une promenade urbaine le long d'une de ces villes tristes qui savent si bien briser les gens. "Essaye de joindre les deux bouts, tu n'es qu'un esclave à l'argent et puis tu meurs", comme un écho au fameux Life's Hard and then You Die du groupe It's Immatérial, dans les années 80. Comment ont-ils réussi à se ré-inventer pour sortir un album aussi instantanément classique que ces Hymnes Urbains? Néanmoins, si The Verve utilisent à la perfection les ficelles du genre, ils le font maintenant avec un soin digne de la patience avec laquelle ils ont attendu leur heure. Mais, qu'évoque pour le leader de The Verve, avant tout, ce single Bitter Sweet Symphony, dans sa version remixée ou non par James
Lavelle?Richard Ashcroft (chant)- Des fois, c'est même effrayant. Parce que quand tu compose un morceau comme ça tu te demande: mais qu'est-ce que vont en faire les gens? des fois, ça sonne si original que...Pour moi, Bitter Sweet Symphony, c'est du blues moderne avec un mur du son, et une mentalité hip-hop par dessus ça, avec presque comme une outro Soul, tu te souviens de ces groupes de Soul qui avaient quatre ou cinq chanteurs différents au fond? C'étaient toutes ces idées qui étaient dans l'air quand nous composions ce morceau.
N'avez vous pas l'impression que ce morceau vous est venu comme par magie presque, comme si vous ne pouviez pas croire que c'est vous mêmes qui l'avaient composé?
R- Tout à fait. Mais, les grands morceaux font ça.
Simon Jones (Basse)- Ça arrive souvent. Parfois lorsque nous improvisons, on se demande mais d'où ça vient? pourquoi est-ce que c'est à nous que cela est donné? Ça semble venir de nulle part, Suis-je digne de cette mélodie? Nous sommes là pour la musique, tu vois? Nous prenons un tel plaisir avec elle que la célèbrité n'est rien du tout par rapport au fait d'être dans un studio et d'enregistrer un morceau comme Bitter Sweet Symphony.
En interview, vous semblez insister pas mal sur l'aspect sombre de vos morceaux, pourtant Urban Hymn parait plus lumineux.
R- Northern Soul était un disque très pesant alors que sur celui-ci nous ressentions une joie et une beauté véritable. Ces morceaux sont avant tout une célébration de la vie sous toutes ces formes et pas seulement un constat sur l'aspect merdique de la vie. Nous essayons de rassembler ces deux émotions comme dans Bitter Sweet Symphony. C'est un morceau qui frappe l'imagination des gens, même avant qu'ils réalisent ce que ça signifie.
S- A la première écoute, tu pense que c'est un morceau réjouissant, mais à la seconde tu fais attention aux paroles, et c'est autre chose.
R- Quelqu'un comme Brian Wilson était très bon pour ça. Il était capable d'écrire une musique universelle et pourtant à quatre heures du matin quand tu es un peu bourré ou fatigué, tu comprends autrement le morceau en question. Je veux parler de profondeur. Pas mal de musiciens ne sont pas intéressé pour composer une musique qui contient cette profondeur de sentiments. Mais, nous avons toujours voulu faire cette musique. Nous n'allons pas vivre éternellement. Alors?
Ce split il y a deux ans semble vous avoir donné plus de confiance en vous maintenant, mais cela vous a-t-il rendu plus humble par rapport à votre musique?
R- Nous avons définitivement appris la puissance que possède ce groupe et celui-ci est plus grand que la somme de ces membres. Quelque soit tout ce par quoi nous sommes passé, ce que nous apporte ce groupe est si particulier. Je ne parle pas seulement du fait de composer, mais aussi de connaitre certains états d'esprits, voyager dans des endroits que nous n'aurions sans doute jamais connu. C'est une manière de vivre et quand on te retire cela, c'est alors que tu te rend compte combien ces choses pouvaient être importantes. Cela nous as appris à traiter avec respect notre musique. Parfois, tu ne peux pas être arrogant envers elle, prendre une guitare et te dire: je vais écrire un morceau, parce que ce n'est pas de cette manière que cela fonctionne. Tu dois respecter ta muse et c'est pour ça que lorsque tu es célèbre, souvent cela te retire la flamme, alors tu dois être capable de prendre du recul. De refuser des invitations à des premières de films par exemple et dire que tu n'es pas disponible. Parce que c'est ta muse qui possède la puissance et la connaissance. Elle sait tout.
Étrange propos qui semble un rien suranné, mais The Verve n'est pas Oasis malgré les nombreux rapports entre les deux groupes: Leurs liens d'amitiés se sont noués lors de la première tournée de Verve l'hiver 93 dont la première partie était assuré par Oasis, qui leur ont rendu la politesse en les invitant pour leurs trois dates triomphales à Londres il y a quelques semaines. Noël Gallagher a même dédié le morceau Cast No Shadow à Richard Ashcroft sur l'album précédent d'Oasis. Mais, comment pourriez-vous réagir si vous atteignez le succès d'Oasis justement, est-ce que tout cela ne vous apparaitra pas vain?
R- Tu peux envisager le succès selon l'éthique Punk, popularisé par Nirvana par exemple, c'est-à-dire qu'il ne signifie rien, que cela ne vaut pas grand chose. Mais vous devez aussi comprendre que les Beatles quand ils ont enregistré Sergeant Pepper étaient le plus grand groupe du monde. Ils n'ont pas pris cette célèbrité comme un boulet. Vous devez voir ça autrement: "Nous sommes le plus grand groupe du monde et nous allons emmener ces gens pour un putain de voyage". Vous ne devez pas laisser cela vous détruire de cette façon. Il ya beaucoup de groupes comme nous qui n'ont pas cette chance. Pourquoi ne pas être l'un des rares qui l'ont? Pas seulement être un groupe expérimental qui réfléchit, mais être en même temps populaire, juste comme Brian Wilson quand il a enregistré Good Vibrations. voilà ce qui est excitant. Donner au gens autre chose qu'un nouvel album de plus de The Verve.
Oui, tout l'intérêt est de faire une musique populaire qui contienne en même temps cette profondeur.
R- Totalement. Et les gens vont apprécier ça maintenant parce que je pense qu'ils ont été traité avec condescendance trop longtemps, on leur a donner le plus facile, c'est une attitude très occidentale. Et les gens n'aiment pas que cela soit trop facile pour eux, ils aiment réfléchir, ils aiment écouter s'immerger dans la musique. Et si tu peux faire cela à un niveau populaire. voilà l'ultime réussite. Faire la musique que tu veux faire, qui soit profonde, qui remue les gens, qui excite leur imagination. Voilà ce que les grands artistes ont été capables de faire, mais beaucoup de bons musiciens ont été découverts après leur mort. Tu vois ce que je veux dire. Et nous, nous avons l'opportunité de l'être alors que nous sommes vivants.
Quand tu écris tes textes, est-ce que tu réfléchis au fait que d'autres personnes vont les lire et qu'elles doivent signifier quelque chose pour eux? je pensais à une phrase où tu chante: I need to hear some sounds that recognize the pain in me.
R- En fait, les mots me viennent instinctivement. Et j'admire les chanteurs comme Lennon ou Bob Marley qui étaient capable de dire des choses en deux phrases, quand d'autres n'auraient pas su faire en un morceau. C'est-à-dire être capable de condenser certaines phrases qui peuvent signifier tant de choses. C'est ce qui m'intéresse maintenant, essayer d'en dire plus en un minimum de temps, communiquer plus vite et plus directement. Mais, je n'aime pas être trop évident dans mes mots. Les gens doivent y réfléchir également. Bitter Sweet Symphony, pour moi, parle de génétique, d'être né dans un moule et ces questions qui en découlent: peut-tu t'en échapper?, peut-tu échapper à ce que tes parents t'ont donné? à ton environnement? peut-tu devenir toi-même? peux-tu trouver parmi toute cette folie quelque chose? est-ce qu'il y a quelqu'un qui pense comme moi? est-ce qu'il y a quelqu'un à la radio qui fait passer ce sentiment de ces années de fin de siècle?
À propos du second single de l'album, Drugs Don't Work, j'ai lu que vous critiquiez cet aspect de la mythologie du Rock mais en même temps au début du groupe vous insistiez quand même pas mal sur l'importance de la drogue dans votre musique?
R- Je ne vais pas dire que nous avons arrêté de prendre des drogues maintenant. Mais, ce que je voulais dire par là, c'est que tu peux lire la biographie de Keith Richards si tu veux faire un groupe de rocknroll, mais tu dois avoir déja quelque chose en toi avant de lire ce livre. Les gens sont parfois trop obsédés par la manière dont il faut s'habiller avant qu'ils utilisent une guitare ou un sampler. Alors, j'aime lire des bouquins à propos de cette mythologie du rock, mais, tu dois avoir quelque chose qui t'es propre à offrir. En ce qui concerne ce morceau, il parle d'un amour véritable, du sentiment de sa perte et du moment où tu as touché le fond, tu as pu te rendre compte de ce qui était important dans ta vie. Et je ne dis pas que c'est une chanson contre la drogue ou pour la drogue, c'est juste une chanson. Ce sont ces mots qui sont sorties quand j'ai écris le morceau. Je n'y pouvais rien. Trop souvent, les chanteurs expliquent les raisons de telles paroles à leur public. Il faut leur laisser le choix.
S- Le morceau pourrait très bien parler d'une personne qui va mourir d'un cancer et les drogues ne fonctionnent plus. Il y a tellement de significations différentes. Ce n'est pas utile de gacher l'imaginaire des gens avec la véritable raison dérrière ces paroles.
James Lavelle, le boss du label Mo'Wax a remixé Bitter Sweet Symphony, mais où en est ce projet de collaboration avec DJ Shadow auquel a participé également Thom Yorke de Radiohead?
R- Étrangement, hier soir, ils ont enregistré la partie de cordes parce que j'étais là. et ça a l'air de s'être plutôt bien passé. C'est un morceau que j'ai enregistré il y a un an. J'ai chanté sur des beats que James Lavelle et DJ Shadow avaient composé ensemble, et j'ai improvisé durant 6 minutes, je pense que ça devrait un morceau pas mal du tout. Il ne devrait pas tarder à sortir. C'est un album de collaboration dont le titre est U.N.K.L.E.
Une dernière chose, j'ai entendu parler d'un festival que vous aimeriez organiser?
R- Nous y réfléchissons pour l'été prochain où nous réunirions des gens comme DJ Shadow et d'autres artistes, une sorte de trippy extravangaza comme à la fin des années 60, mais différemment. Quelque chose d'illégal avec des projections, quelque chose de plus que le concert habituel de rock. et peut-être pourrions nous emmener ce festival sur le continent? Mais, tout est tellement réactionnaire ici, tu ne peux pas réunir 20 personnes dans un parc sans être arrêté.