THE ROOTS

Interview par philippe morrison paru dans le numéro 17 de TRIBECA 75 (mars/avril 99)

Vous pouvez également la retrouver sur le site du Virgin megaweb, comparez ?

C'est ici

 

Alors que leur nouveau single "You Got Me" avec Eryka Badu est en train enfin de leur ouvrir les portes du grand public, le meilleur groupe scénique de Hip Hop sort un quatrième album "Things Fall Apart". Au-delà du constat amer du titre, The Roots sortent l'album de la consécration. Enfin, un disque intelligent de Hip Hop. On respire.

Formé il y a une dizaine d'années à Philadelphie, patrie des O'Jays et de Schoolly D, The Roots ont toujours été à part dans le milieu du Rap. Musiciens avant tout, ils ont réussi à concilier un hip hop fin aux limites du Funk et du Jazz. Refusant de jouer le jeu de la frime et de la monnaie, The Roots remettent le I d'intégrité dans le Hip Hop, et ils le font avec la bonne vibe. Rencontre avec Scratch, l'un des featuring obligé des Roots depuis 1995.

Comment as-tu connu les membres des Roots ?

On se connaît de puis huit ans. J'étais arrivé à Philadelphie un an avant. Nous nous sommes rencontré à un "talent show", j'étais dans un autre groupe à l'époque et on se croisait souvent aux shows. ?uestlove, le batteur, est venu me voir à un moment et m'a demandé si je voulais participer à l'enregistrement d'Illadelph Halflife, leur troisième album. C'était en 1995. Le courant est tout de suite passé entre nous mais ce n'est qu'à partir de 98 où j'ai pu vraiment tourner avec eux.

Comment s'est passé la composition de l'album ?

Les Roots ont toujours composé des dizaines de morceaux pour un album. Par exemple, sur Illadelph Halflife il y en avait 150. J'en ai fait partie d'une dizaine et il y en a donc 9 qui se sont perdus. Pour celui -ci, c'était différent. Il fallait se creuser un peu plus et tu peux entendre la progression des Roots sur cet album. J'en suis vraiment fier. La manière de se servir des instruments a été plus réfléchie également. C'est ce qu'il fallait pour exprimer ce que nous ressentons dans la musique. En tout cas c'est comme ça que je fonctionne.

Le groupe semble avoir été très soudé sur l'enregistrement. Il y a une forte osmose entre la rythmique et les voix.

Ca vient de la consistance des soundchecks avant les concerts. Parce que l'an passé, les Roots ont donné 253 concerts. Aussi ce que tu entends sur le disque c'est un groupe qui a joué de la musique ensemble pratiquement tous les jours. C'est ainsi que nous sommes devenus "uptight" parce que chacun savait comment allait réagir l'autre.

C'est ce qui fait la différence entre les Roots et la plupart des autres groupes hip-hop parce que vous tournez beaucoup.

Souvent quand je vois d'autres groupes hip hop sur scène, c'est les MC qui sont mis en avant et le groupe relégué dérrière. Alors que quand tu vois les Roots, c'est pas Black Thought plus les Roots, tu vois ? Voilà ce qui démarque les Roots des autres rappeurs.

 

J'ai lu qu'aux USA, vous semblez ennuyé d'être étiqueté "alternative" et que vous preféreriez le terme organique pour qualifier votre musique.

Oui, parce que certains se trompent et quand ils voient les Roots, ils pensent plutôt à un groupe qu'à un groupe de hip hop. Or au début, quand le hip hop a commencé, il y avait des groupes hip hop qui jouait live leur musique pour les MC's, juste avant que les boites à rythmes arrivent. Or comme celles-ci existent depuis pratiquement le début du hip hop, maintenant quand tu vois un groupe comme les roots, tu as un concept tout à fait différent. On ramène le hip hop à ses racines. Les Roots sont un groupe de hip hop organique, où il n'y a pas de machines ni de DeeJay, où chaque fois que tu entends ma voix c'est vraiment moi qui le fais et pas un sample. Organique est un bon adjectif.

Les Roots se sont toujours distingués par leur vidéo comme celle de "What They Do", parodie du clip de Hip Hop de base. Pour celle du nouveau single "You Got Me", dirigé par Charles Stone, vous persistez et à contre-courant du milieu vous refusez toujours les effets speciaux et autres gadgets.

A la fin, ce qui importe c'est le contenu, peu importe ce que tu vois à l'image. Les vidéos sont faites parce qu'il y a un morceau avec de la musique plus des textes et au bout du compte tu dois écouter plus le morceau que la vidéo. Maintenant, le visuel est plus important que le contenu de la musique, et parfois ça m'ennuie. D'autant plus que certains morceaux vont être joué souvent à cause d'une bonne vidéo. Et pour moi, ça va à l'encontre de ce que les Roots sont.

Aux USA, la scène Spoken Words, notamment Black, semble très active. Est-ce la raison pour laquelle votre album se termine par un quasi spoken word ?

D'une manière générale, je pense que maintenant ils obtiennent le respect qu'ils méritent. Ce sont également des artistes et souvent certains ne prennent pas la peine de les écouter parce qu'aujourd'hui tout doit aller vite. Je ne suis pas spécialiste du spoken word mais tous ceux que j'ai pu voir m'ont illuminé. Pour en revenir à ce dernier titre, il s'agit d'Ursula Rucker qui lit "the return to innocence", elle a participé à presque tous les disques des Roots. Par rapport à son texte, en background la musique ne fait que compléter ce qu'elle lit, pour que l'on écoute ce qu'elle dit, pour mieux comprendre le monde dans lequel elle est, ce qui se passe.

Peux-tu nous expliquer le concept du titre de votre album "things fall apart" et ses cinq photos d'actualité en noir et blanc qui servent de pochette?

Bien sur, car les choses se désintègrent vraiment. Ces photos sont un document, Elles servent à montrer où en sont les choses maintenant. La violence par exemple est là depuis longtemps maintenant. Ce n'est plus vraiment nouveau pour les yeux mais le but est de montrer que c'est toujours là, que ça arrive encore. Quand tu regarde ces photos, il y a une certaine prise de conscience par rapport à ce qui se passe de nos jours. C'est ce que nous essayons de faire avec les gens, les éveiller.

Les blacks aux USA semblent avoir perdu cette conscience politique qu'ils possédaient dans les années 50 et 60 ?

Tu dois voir que c'était assez différent. Si tu étais black tu devais t'asseoir dans le bus à un endroit réservé, on te traitait de tous les noms et tu devais rester humble et courber l'échine. Ca n'existe plus maintenant. Mais, tu dois voir aussi qu'il y a toujours du racisme dans la société américaine envers les blacks. Ca se voit moins c'est tout. Dans les communautés blacks urbaines, la situation est vraiment dur au point où tu ne sais pas comment tu vas nourrir tes enfants, tout le monde a besoin de nouvelles chaussures, ce genre de choses. Alors tu te fiche de savoir ce que l'autre a à dire, et certains arrivent à un point où si rien ne se passe, ils se découragent. Dans les quartiers, il s'agit simplement de survivre. Il ne s'agit plus de se rassembler pour nettoyer le block par exemple. Je me souviens quand j'étais môme, une fois par semaine, le block était nettoyé, les mauvaises herbes arrachées par la communauté. Et maintenant, les mômes doivent faire ce qu'il faut pour survivre au jour le jour. Il n'y a plus beaucoup de choses qui te sont donnés. Il s'agit juste de survivre.

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