SAUL WILLIAMS par rachèle Bevilacqua

Article paru dans Tribeca numéro 16/novembre-décembre 1998

Caméra d'or à Cannes, "Slam" révèle l'acteur-poète Saul Williams. Le réalisateur, Marc Levin, le repère sur la scène poétique new-yorkaise et l'imagine immédiatement intervenant dans son travail sur les arcanes du système judicaire américain. Levin a trouvé chaussure à son pied : Saul Williams, à 26 ans, est un activiste, engagé, sans comprission, dans la résistance par le verbe. Rencontre.

Commençons donc par le début. Qu'est-ce qu'un Slam ?

Le Slam est une compétition de poètes. Ils inventent un texte, dans un laps de temps donné (3, 4 minutes), et le "récite" devant un public qui généralement est très réactif. Un jury note la performance de 1 à 10. Ce qui compte est l'émotion que le poète aura réussi à créer, à faire passer par ses mots et par sa présence. La poésie est une forme littéraire assez élististe et le Spoken Word permet d'élargir le cercle à une audience qui ne s'intéresse, à priori pas, à cette forme d'écriture.

Comment s'est déroulé ta rencontre avec Marc Levin ?

Marc Levin est venu au Nuyorican Café (NYC), en Avril 1996, pour suivre le championnat des Slams. Il m'a vu sur scène et est sorti de cette soirée avec l'idée de faire le film. Six mois plus tard, il m'a proposé de collaborer à l'écriture du scénario et à la mise en scène. Plus tard, il m'a montré la structure du film et m'a demandé de lui donner corps.

On te connait principalement pour tes performance sur la scène Spoken Word. On ne te savait pas acteur…

En réalité, je suis acteur avant d'être poète. Je suis des cours d'art dramatique depuis le lycée. Lorsque Levin s'est intéressé à moi, je passais mon master et j'avais déjà mon BA de batteur. Ce n'est qu'à l'université que je me suis lancé sur la scène Spoken Word. Je pense que l'une des raisons de mon succès est ma formation et mon expérience d'acteur. Le public ne me fait pas peur et je joue avec lui. Un écrivain ou un poète de son état n'est pas habitué à avoir un rapport direct avec le public. C'est un avantage pour moi.

Entre Hollywood et Cannes, on a tendance à croire que le métier d'acteur se résume bien souvent à trois mots "glamour, paillette et strass"…

C'est vrai. Mais je crois fondamentalement que le comédien a un rôle à jouer dans la société. Jouer est l'une des formes, si ce n'est, la forme artistique la plus merveilleuse. Pour comprendre un personnage, il faut d'abord trouver en soi des ressemblances avec ce dernier, voir où il peut s'ancrer émotionnellement. C'est la seule façon de se relier à un autre personnage. Découvrir toutes nos facettes est sans doute ce que chaque individu devrait faire sur cette planète. C'est à travers la connaissance de soi que l'on arrive à la connaissance de l'univers. Nous ne sommes qu'un microcosme d'un microcosme de l'univers. Etre comédien permet d'incarner plein de rôles que la vie courante ne te donne pas. Le problème est l'écriture des scénari, souvent très pauvres sans parler de toute la merde qui sort d'Hollywood. Il est également vrai que les comédiens pausent plus qu'ils ne jouent et participent ainsi à perpétuer du non sens. L'essence de la profession d'acteur est de se perdre dans un rôle et au bout d'un moment, l'acteur ne joue plus, il devient cet autre. L'essence de ce métier, c'est être. L'essence de l'existence, c'est être. Voilà…

Ce qui signifie que l'acteur peut politiquement agir sur la société…

La carrière de Sidney Poitier en est un exemple. Ses rôles, notamment dans les années 60, étaient clairement politiques. Quand il embrassait une femme blanche, ce n'était pas qu'un jeu, il exprimait une idée. Son travail s'est, du coup, répercuté à plusieurs niveaux. L'acteur peut avoir un pouvoir politique mais les gens ont peur de leurs pouvoirs. Et puis, on ne compte plus les acteurs, qui adorent certes leur métier, mais qui tombent dans les pires clichés dés qu'il s'agit de parler "je n'aime pas être dans les spotlights, je ne suis qu'un artiste et blah blah blah blah". Oui peut-être mais je pense que le talent existe pour une raison. John Coltrane, par exemple, a créer une connection universelle avec "The Love Supreme" et "that's a fucking mantra". "The Love Supreme" a été l'essence de son oeuvre et fait partie de l'histoire de l'humanité. Je pense que l'art nous connecte à l'essence et nous explique qui nous sommes. L'art a ce pouvoir et lorsque ça n'existe pas, ce n'est tout simplement pas de l'art. Tout le monde est un artiste quelque soit le métier. Une expression anglaise explique bien cette idée. Lorsqu'une personne a bien fait son travail, on dit "they've made an art of it", c'est le plus grand compliment que l'on puisse recevoir. L'art n'est pas qu'un exercice, un produit, c'est aussi une façon de vivre.

En quoi se distingue le Spoken Word des Last Poet, de Gil Scott-Heron et le tien ?

Trente ans !!! Les sujets sont parfois les mêmes, le besoin de s'exprimer est toujours aussi fort. La poésie des Last Poet et de Gil Scott-Heron, était du pré hip hop qui a donc nourri le hip hop. Ce que je fais, n'est pas du post hip hop puisque cela signifierait que le hip hop est mort. Je me nourris de hip hop, de Gil Scott-Heron, de la poésie Beat. Je ne vois pas vraiment les différences. Si, de leur temps, on était en plein "race age"; ils revendiquaient leur couleur, leur appartenance religieuse… ce qui n'est plus forcément le cas aujourd'hui. On cherche sans doute plus l'interconnection entre les gens. Une chose est sûre : opérer des catégories, des divisions a été un échec cuisant. Notre époque est peut-être plus spirituelle.

Tu as signé deux titres sur Ninja Tune, le label londonien

… Je ne suis pas signé sur Ninja. J'ai accepté de faire figurer "Elohim" et "Twicethefirsttime" sur la compilation " Black Whole Styles". Le public anglais semble plus sensible que les américains au genre expérimental, celui que je fais. Je viens de signer sur American Recordings, le label de Rick Robin (co-fondateur avec Russell Simon de Def Jam) et mon album sortira en 1999 dans le monde entier.