RADIOHEAD

Article d'Orane Dillon paru dans le numéro 9 de TRIBECA 75 (octobre 1997)

Alors que leur avenir semblait tout tracé avec le succés planétaire, même si tardif, de Creep (en France, il fut un tube deux ans après sa sortie!!), Radiohead dès leur deuxième album, l'inégal The Bends, s'est soucié d'échapper à ce piège grâce à des singles mélancoliques comme High&Dry ou le sublime Streetspirit.

Et cette fois encore, Radiohead persiste avec OK Computer sorti à l'aube d'un été pluvieux, album riche en atmosphères déliquescentes, auréolé d'un single Paranoid Android à la beauté bléssée qui est tout sauf un...single. "Nous avons toujours choisi le coté pervers de la chose. Alors que les gens attendaient un album commercial, nous avons préféré sortir celui-ci " nous confiait Colin Greenwood, le bassiste affable du groupe. Celui-ci est un album d'une rare cohérence, aux morceaux tout en retenue, ne ressemblant à rien d'équivalent dans la musique Pop actuelle. Radiohead a ainsi incroyablement muri en trois albums, affichant avec OK Computer la hauteur de ses ambitions: "Il est important de repousser ses limites ". Mais, une ambition qui se veut à l'échelle désespérément humaine, nous sommes loin des extravagances d'un U2. "Nous ne sommes pas si intelligent pour manipuler les gens. Tout se passe comme par accident ".

Par contre, le mal-être semble leur coller à la peau. S'inscrivant dans la lignée de morceaux tels High&Dry sur l'album précédent, les morceaux de ce nouvel album véhiculent une mélancolie moderne, au sens où celle-ci peut se muer en une profonde violence (Climbing Up The Walls ). "Je ne peux pas imaginer une bonne musique posséder autre chose qu'un élément triste en soi " et Colin de citer en référence Joy division ou Magazine. La vision du réel échappe. Alors, Radiohead cherche l'apaisement par dessus la frustration. Chercher dans une impossible beauté un répit pour des âmes outragées(Exit Music ). Soulignons l'impeccable choix des réalisateurs pour leurs vidéos qui de Jamie Thraves (l'incroyable Just ) à Magnus Carlson (Paranoid Android) savent rendre visuelle cette musique exigeante. "Les gens ont oubliés que les Talking Heads faisaient d'excellentes vidéos, comme Road To Nowhere. Nous détestons les vidéos, alors nous devons faire du mieux que nous pouvons pour montrer qu'il est possible de faire quelque chose de bien avec un média aussi merdique ". Aussi, ont-ils décidés de sortir la version vidéo de l'album pour la fin de l'année, travaillant avec Jonathan Glazer qui avait déja réalisé l'impeccable vidéo de Streetspirit en noir&blanc. Prochainement devrait sortir également des remixes de OK Computer par Massive Attack à l'occasion d'une collaboration étonnante. On imagine ce que pourrait donner une version trip-hop de Airbag, avec sa ligne de basse étrangement groovy. Ce qui est loin d'être surprenant quand Colin nous confie que ses goûts vont d'Husker Dü à Curtis Mayfield.

Orphelin d'une modernité humaniste, Radiohead a trouvé dans la beauté de son désarroi de quoi trouver la force de se hisser au de-là d'une uniformisation globale. Il ne tient qu'à nous d'en faire autant.