RACHEL'S
L'EAU ET LES RÊVES
Article de Vivian(e) Vog prévu pour la revue Octopus. Jamais publié.
Louisville,
Kentucky pourra se vanter dans les prochaines années d'avoir donné naissance à trois groupes parmi essentiels des ces années 90: Slint, Palace et Rachel's. Basé sur le punk-rock mélancolique de Rodan, dont le split donna naissance également aux June of 44, Rachel's pris un virage radical en privilégiant le violoncelle et le piano et en délaissant tout ce qui pouvait ressembler à un couplet/refrain.En intégrant des éléments de post-rock ou de musiques contemporaines voire ambientes, ils ont réussi l'alchimie parfaite. La musique de Rachel's fait de nous des "dormeurs éveillés" chèr à Gaston Bachelard et les visions qu'elle tire de nous sont intemporelles, de ce temps qui ne viellit pas, qui de Bach à Arvo Part a sauvé et sauve encore tant de vies. Sauvez-vous ! Écoutez Rachel's !
CHRISTIAN FREDERICKSON
(violon)- En premier lieu, on m'a enseigné la musique classique. J'ai suivi ainsi les cours de la Julliard School à New-York jusqu'à ce que je rencontre Jason. Mais, j'écoutais pas mal de trucs de Rock aussi comme les Dead Kennedys et toutes sortes de musiques classiques, médiévales jusqu'au 20°siècle… J'étais obligé de choisir le violon à l'école, mais j'ai continué car j'étais bon à ça et quelque chose en moi me faisait sentir qu'il fallait que je le fasse. Puis, au bout d'un moment, il s'est avéré que c'était la seule chose à laquelle j'étais bon.JASON NOBLE (basse/divers)- J'allais à l'Art Institute de Baltimore et lui au conservatoire, nous sommes devenus amis. Nous avons alors travaillé sur une pièce de musique que nous avons enregistrée avec un quartet. Puis, nous avons cherché d'autres personnes pour monter un groupe qui mélangerait l'art, l'écriture et la musique et cela a aboutit à Rodan.
Ce qui me frappe, c'est que tu avais déja composé pour ce quartet avant Rodan (vers 1991), et je me demande ce qui peut pousser un garçon à avoir cette démarche si jeune.
Jason-Nous discutions un soir à propos de nos goûts communs musicaux, parce que j'écoutais aussi de la musique classique et en même temps des groupes hardcore comme Big Black ou Minor Threat. Et j'ai dit que j'aimerais beaucoup composer un morceau avec Christian, alors que j'étais toujours dans Rodan. En 1993, nous avions fait une cassette comme cadeau de Noël pour nos amis qui s'appellait Rachel's Halo, que nous avions donné à Rachel qui n'avait rien à voir avec le titre. Puis, j'ai su qu'elle jouait du piano et ainsi de suite le groupe a pris forme. Et j'ai compris que je pouvais jouer différemment de la manière dont joue un groupe de rock, c'est-à-dire communiquer plus personnellement... Je veux dire : nous fonctionnons comme un groupe de rock, c'est juste que nous avons besoin d'avoir une musique écrite également.
Je me demandais si après avoir joué dans Rodan qui était plutôt axé indie-rock/post-Slint, tu ne désirais pas maintenant donner aux gens un sentiment plus proche de la beauté, plutôt qu'une catharsis éphémère que procure le rock bruyant en concert par exemple ?
Christian- surement.
Je veux dire quand on quitte un concert de rock noisy, il ne reste pas grand chose en dehors du fait de se sentir vidé, alors que quand on quitte un concert de Rachel, tu le ressens dans ton coeur.
Jason- c'est merveilleux de t'entendre dire ça... je pense que nous ne réfléchissons pas à cela. Ce n'est pas conscient de notre part. Nous jouons la musique qui vient à nous. Nous sommes dans une position rare d'avoir des musiciens, des artistes visuels, ceux qui impriment nos pochettes, et tous ces gens font partie de ce qu'est Rachel et bien sur cela affecte la manière dont nous agissons. Cela montre nos goûts évidemment, parce que nous aimons la belle musique, la musique sombre également.
Mais est-ce important de procurer aux gens qui vous écoutent ce genre de sentiment ?
Jason- c'est ce dont la musique est. Si la musique a un sens quelconque, c'est dans sa capacité à communiquer des émotions d'une manière qui n'a rien à voir avec les mots. C'est important que la musique signifie quelque chose pour les gens, quelque chose qui soit en eux. Mais, je ne pense pas que nous parlions toujours de beauté, parfois cela peut-être de choses laides ou agressives comme The Sirens. En fait, c'est dire aux gens ce que nous ressentons sans avoir à dire : "je ressens telle ou telle émotion aujourd'hui". C'est plus subtil. C'est un langage sans paroles qui parle d'émotions.
Dans le livret de votre second album Music For Egon Schiele, on y trouve une citation d'Arnold Schoenberg à propos de la difficulté d'exprimer un roman dans un simple geste ou de la joie dans un simple souffle...
Jason- Notre musique vient d'un processus qui évolue depuis tant d'années qui ne montre aucun signe d'arrêt prochain. Ca change tout le temps. Il y a un coté très immédiat dans ce que nous faisons. Ce n'était pas un choix de ne pas être un groupe punk agressif, cela s'est juste passé ainsi. Notre interêt pour la littérature, les arts, la musique ont leur importance également dans le groupe. C'est Rachel qui a trouvé cette citation. Les choses sont souvent si compliquées et l'art peut paraitre artificiel s'il est trop produit par exemple. Et je pense qu'il est bien de penser à des choses simples, claires, émotionnelles. Montrer que l'on est faible par moment ou bien térrifié ou heureux et parce que nous sommes dans l'indie musique, nous avons de la chance d'avoir ces gens autour de nous qui travaillent avec nous et qui partagent cette même philosophie. Alors, nous ne sommes pas forcés d'aller dans telle direction, car nous n'avons pas de hit singles, nous ne sommes pas piégés.
Christian- nous n'avons jamais dit que pour rechercher le son que nous voulions il nous fallait quelqu'un qui joue du trombone, nous avons toujours dit : nous aimons cette personne, nous pensons que c'est un bon musicien, nous voulons travailler avec lui et s'il se sert du trombone, alors nous composerons un morceau qui aura besoin de ce trombone, nous aurons une excuse pour travailler avec cette personne que nous apprécions beaucoup. C'est merveilleux de cette manière. Ce soir, avec nous il y avait Dominique Johnson qui était l'autre violoniste que je connais depuis l'âge de 8 ans, Edward Grimes qui est le frère de Rachel qui jouait de la batterie et Gregory King était le projectionniste, et demain nous aurons Bob Weston qui jouera de la trompette et fera notre son. Nous serons un groupe de sept. Plus de manière irrégulière, il y a Yves Miller qui a joué du violoncelle à tous nos concerts depuis le début qui n'a pas pu venir et John Upchurch des Coctails qui joue de la clarinette. Tous ces gens depuis deux ans nous ont beaucoup apporté. Nous ne sonnerions pas de cette manière sans leur aide.
Qu'en est-il de cette symphonie dont j'ai entendu parler que vous avez joué en juin 1996 ?
Christian - Dans ma ville, il y a un orchestre qui s'est formé il y a quelques années que j'ai dirigé. Ils étaient très enthousiastes à propos de ce que nous faisions, ils avaient entendu nos disques et nous ont demandé de leur écrire un morceau. Alors nous avons réarrangé Those Pearls.. pour un orchestre. En fait, c'était très impréssionnant et merveilleux de se tenir devant un orchestre comme ça sans émettre le moindre son. Nous avons beaucoup appris de cette expérience. Ca me génait de ne pas tenir mon violon dans mes mains et c'était perturbant de ne pas contribuer à la musique jouée. Mais, je le referais immédiatement si l'opportunité se présentait. C'était un orchestre de 28 personnes, 20 cordes 8 bois et rachel au piano. Je ne pense pas que beaucoup de compositeur de notre âge ai eu cette chance. Et la réaction du public a été fantastique. Dominique est d'ailleurs maintenant le chef de cet orchestre.
Vos pochettes sont indissociables de votre musique. Toujours réalisées par One Ton Press à Chicago, ce sont des livrets cartonnés, aux illustrations évocatrices qui sont aussi importantes que la musique qu'elles protègent. Était-ce quelque chose que vous vouliez dès le début du groupe?
Jason- Cela revient à ce que je disais sur le groupe de personnes qui nous entourent. Je ne sais pas si c'était ou non parce que nous avions l'opportunité de le faire de cette manière pour notre premier disque qui était une édition limité. Aussi, nous avons pensé que nous pouvions y passer manuellement du temps dessus, imprimer les livrets. Et le résultat a été une agréable surprise, puis pour les deux autres disques, plus de gens se sont impliqués dans le processus mais c'était le résulat du background de toutes ces personnes qui sont des artistes visuelles. C'est ce que je fais pour vivre, Greg aussi, et chacun contribue à sa manière au groupe. Voilà le meilleur coté de ce groupe: chacun a la liberté de travailler, d'imprimer des livres, ou autres choses qui sont connecté à la musique. Cest plus important d'avoir une pochette qui a une certaine texture, une personnalité plutôt que quelque chose qui ressemble plus à un produit. Cela nous semble être une partie naturelle du groupe.
Vous semblez être inspiré par les artistes européens comme l'hommage à Egon Schiele sur le deuxième album ou bien à Frida Kahlo ou Daguerre, pourquoi cette attirance?
Rachel Grimes (Piano)- ce n'est pas forcément européens, il y a eu des mexicains, des américains. Comme a dit Jason, nous avons d'autres centres d'intérêts comme le cinéma, la peinture, la littérature.
Mais, c'est inhabituel pour un groupe américain de montrer toutes ces références culturelles ?
Rachel- Oui parce que d'habitude tu t'en tiens aux références pop. Mais, nous avions des raisons différentes pour faire ce que nous avons fait comme de consacrer un album entier à Egon Schiele. Nous avons cherché des éléments biographiques par rapport à sa vie, à son oeuvre. c'est un rève de pouvoir voir ses peintures en vrai. Je crois qu'en décembre, nous allons pouvoir dans le cadre d'une exposition à New-York donner un concert. C'est très excitant pour nous car ses peintures sont si difficiles à voir aux USA. Il y a eu une expo il y a 3 ans et c'est là où ce projet a pris forme. En ce qui concerne les autres références, nous avons des raisons plus vagues pour savoir pourquoi nous avons appelé tel morceau.
Justement, avez vous des idées pour le prochain en ce qui concerne vos références?
Rachel- oui,
Jason- je crois qu'il est plus orienté vers la nuit. Nous avions pas mal d'idées, de matériaux qui n'avaient pas pu être developpé dans les albums précédents. Nous avons remarqué que ces morceaux se liaient entre eux facilement, et que le coté nocturne était un élément commun. Et nous essayons de travailer dans ce sens. Notre démarche est plutôt de composer, d'éssayer différentes choses et lorsque nous avons trouvé ce qui les rassemble, nous passons vraiment du temps à reconsidérer certains morceaux. et puis, nous enregistrons les ébauches à la maison avant de les emmener en studio. Tout se fait de manière très ouverte.
N'est ce pas frustrant d'être remarqué par le public indie généralement et de ne pas avoir accés au public plus orienté classique, parce qu'on trouve vos disques uniquement dans les bacs indés?
Jason- Nous ne jouons pas toujours dans des salles rock comme ce soir (l'Arapaho à Paris.ndr). Cela n'a pas d'importance pour nous parce qu'il y a pas mal de gens qui nous écrivent que nous n'aurions jamais pensé toucher. Certains ne se sentait pas attiré par la musique classique jusqu'à ce qu'ils tombent sur l'un de nos disques et se sont découverts un goût pour elle.
Rachel- ou d'autres qui nous demandent quoi écouter dans ce style. Et je pense que c'est mieux ainsi parce que ceux qui achètent un disque au rayon classique cherche quelque chose d'assez spécifique. Nous ne portons pas une certaine tradition classique avec nous. Nous essayons d'avoir une approche personnelle.
Jason- Des tas de gens différents nous contactent. Il y a même eu un chef d'orchestre! d'autres nous ont contacté pour des musiques de films. Par exemple, pour le fim Starmaps , c'est une production hollywoodienne. Évidemment nous préférons travailler dans la scène indépendante car cela correspond à notre éthique, à nos valeurs. Ca peut sonner prétentieux, comme si c'était une sorte de manifeste ce qui n'est pas le cas. C'est juste que nous nous sentons bien dans une ambiance où nous n'avons pas besoin d'avoir une réunion marketing à propos de nos disques. Et nous espérons faire ça longtemps. Beaucoup de groupes n'ont pas cette chance parce que leur label a coulé ou je ne sais quels problèmes. Jouer dans un lieu rock peut être un challenge, mais c'est surtout un endroit inadapté pour que les gens puisse rentrer dans notre musique. Aussi, nous essayons de jouer le plus souvent possible dans des endroits comme des galeries d'art, des églises, théatres. Mais, jouer dans une salle rock, c'est aussi faire en sorte que les gens n'aient pas à payer 200 francs pour un concert. Car la plupart des concerts classiques sont chers et je ne peux pas m'offrir ces places, comme les concerts du Kronos quartet que je ne peux pas aller voir à cause du prix des places.
Tu parle du Kronos Quartet, mais écoutez vous aussi des compositeurs contemporains comme Philip Glass ce qui semble évidemment quand on écoute vos disques, ou ceux du label ECM New Series comme Arvo Part ou bien Kancheli?
Rachel- oh oui, tu les dis tous. nous les écoutons beaucoup.
Jason- Steve Reich également, Bela Bartok, Sbigniew Preisner (le compositeur de Kieslovski)
Rachel- Steve Reich et Philip Glass ont essayé aussi différentes choses pour essayer de rendre leurs oeuvres plus accessible au public. Ils ont travaillé avec des gens comme Bowie qui est un pont en ce sens.
Jason- je pense que nous sommes à une époque où plus de personnes essayent de créer leur propre manière d'offrir leur "art" au public, d'une façon qui n'est pas traditionnel, non que nous trouvions que ce qui est traditionnel est mauvais, mais ça peut être suffocant parfois.
Rachel, tu es arrivé en retard et nous n'avons pas pu encore te demander ton apprentissage musical.
Rachel- j'ai suivi des leçons de piano depuis que je suis petite, puis je suis aller à l'université à Louisville où j'ai eu un diplome en composition, où j'ai du travailler dans différents styles musicaux pour cela. Et j'ai toujours joué dans des groupes de rock en parallèle. Même si nos éducations musicales sont différentes, nous avons le même langage musical. et certains d'entre nous peuvent lire la musique.
Quel disque emmènerais-tu sur une île déserte?
Rachel- je choisirais J.S Bach et The Complete Well Tempered Klavier , c'est quelque chose dont je ne me lasse jamais et aussi probablement un enregistrement par Glen Gould. Pour moi, Bach est intéréssant chaque fois que je l'écoute et j'aime écouter les différentes interprétations que l'on peut trouver de ses oeuvres. Je trouve qu'il est éternel, c'est très naturel même si c'est extrèmement et hautement structuré, c'est très beau en même temps et pour moi, c'est un disque dont je penserais toujours quelque chose sans me lasser.
Remerciements à Véronique Doussot
Discographie
Albums:
Handwriting. May 1995. (Quarterstick/Pias)
Music For Egon Schiele. Février 1996. (Quarterstick/Pias)
The Sea and The Bells. Octobre 1996. (Quarterstick/Pias)
Inédit
Those Pearls.... 1996. figure sur la compilation Lounge Ax (Touch&Go/Pias)