NUSRAT FATEH ALI KHAN
Article écrit par Philippe Morrison pour le magazine Tribeca 75, jamais publié.
CARNETS DE BORD
New-York. Mercredi 21 aout 1996. Radio City Music Hall. 20h00 pm.
Toute la communauté pakistanaise et hindous new-yorkaise se donne rendez-vous pour un nouveau concert de celui que la presse occidentale surnomme le Pavarotti, l'Elvis Presley du Qawwali, cette musique dévotionnelle des Sufis. "Je ne suis pas un Sufi, mais je suis la tradition Sufi" devait confier Nusrat Fateh Ali Khan à Jeff Buckley lors d'une interview pour le magazine Interview en janvier 1996 c'est-à-dire que l'appat du gain, la cupidité lui est inconnu, tout ce qui compte est sa musique: s'oublier dans la musique dans une profondeur mystique. Ainsi bien que déjà fatigué, ce soir là Nusrat Fateh Ali Khan s'est une fois de plus laché, livrant 2h30 (avec entracte) d'un concert qui agira comme une révélation pour ceux qui le découvrait pour la première fois. Comment cette dizaine de pakistanais assis dans la position du lotus, avec comme simple accompagnement: deux harmonium, un tabla et des clappements de mains pour battre la mesure ont pu bouleverser des gens aussi différents que cette communauté et des new-yorkais de tout âges et de tous styles musicaux?
Tout d'abord, le concert débuta par l'hymne de Nusrat Fateh Ali Khan, Allah Hoo Allah Hoo et tout de suite, le public comprit que ce concert n'était pas un concert comme les autres. Il y a une telle joie dans les chœurs de ses deux neveux et surtout dans cette voix de Nusrat qu'il peut vous arriver d'avoir les larmes aux yeux. Peu importe d'être sensible à l'islam, cette musique vous touche car sa beauté fouille en vous avec une impudique facilité. Elle trouve en vous des sentiments qui ont rarement l'occasion de s'exprimer dans nos sociétés occidentales. C'est trop beau. La vue de tant de beauté, de tant de joie fait mal. "Cette musique s'élève, guérit et déchire le ciel, lentement révélant le visage radieux du Bien-aimé", cette vision de l'amour dont parle Jeff Buckley est essentiel dans la musique de Nusrat Fateh Ali Khan. Un amour qui s'apparente à la béatitude tel que l'on peut le percevoir dans les écrits de St Jean De La Croix au 16°siècle. Dans notre monde en quète de spiritualité, à l'approche du troisième millénaire, la musique traditionnelle de Nusrat Fateh Ali Khan nous apporte un réconfort qui est plus que cela. N'ayez pas peur de l'aspect religieux de cette musique, pour nous, occidentaux, cela passe au second plan. Seul importe cette joie sublimé que transporte ce corps impréssionant (200kg?) de Nusrat Fateh Ali Khan et ce bien être qu'elle procure en vous.
Vous pouvez déjà vous familiariser avec la voix de Nusrat grâce à cet album de remix que vient de sortir Real World à partir de bandes de ces deux albums "occidentaux": Musst Musst (déjà remixé par Massive Attack en 1990) et Night Song (en collaboration avec Michael Brook en 1996). Star Rise est donc le résultat de groupes hindous anglo-saxons (Asian Dub Fondation) payant leur "tribute" au maitre absolu en rendant son œuvre plus accessible, comprenez: groove et autres drum&bass. Puis, plongez directement dans son œuvre traditionnelle, la plus pure, qui regroupe des dizaines d'albums sur autant de labels différents, comme l'éternel Shahen-Shah (real world/virgin).
Rarement, un chant ne vous aura fait un tel effet. Cette voix ne sort pas de la gorge ou du ventre. Elle est vient de l'âme. Cette musique n'est pas écrite, elle est révélée. Nous sortons alors de cette salle Art Déco avec le sentiment que plus rien ne sera comme avant. Maintenant, nous savons. Nous avons senti ce souffle sur nos cœurs. Qui saura maintenant leurs redonner cette vie?
Nusrat Fateh Ali Khan est mort du diabète le 16 aout dernier à l'âge de 48 ans.
Philippe Morrison