Interview de Philippe Morrison paru dans le numéro de janvier 99 du magazine Tribeca.
En quatre ans, Natacha Atlas est en passe de réussir son rêve. Unifier l'Occident et l'Orient telle une Cléopatre du troisième millénaire. Avec presque 100 000 albums vendus en France, son troisième album y était attendu au tournant. Qu'elle se rassure, "Gedida" est une belle réussite. Son cross-over entre la musique égyptienne traditionnelle, les sonorités électroniques modernes et une forte dose de Dub nous ravit une fois de plus. La danse du ventre devrait être à la mode cet hiver dans toutes les bonnes soirées qui se respect(e).
Après une récente tournée aux USA au sein de Trans-Global-Underground qui l'a mené en première partie des anciens Led Zeppellin dans nos contrées cet automne, la plus charmante belge du Moyen-Orient nous revient en grande forme. Loin des clichés de carte postale dans lesquels elle pourrait se laisser aller, Natacha Atlas n'a pas oubliée ce qui fait le défaut de bon nombre d'artistes pompant allègrement ces musiques World. Elle a préservé ce qui en fait leur intemporalité: l'âme.
Ce nouvel album m'apparaît plus cohérent que les deux précédents car tous les morceaux sont plus ouvertement groove, tu semble avoir délaissé ces orchestrations traditionnels que l'on trouvait sur "Halim"
- J'ai voulu refléter le courant actuel de la musique "pop" égyptienne, le Shaabi ou le Gil, parce que j'y vis régulièrement maintenant. Je ne voulais plus avoir un regard nostalgique sur cette musique. Il n'y a aucun intérêt à recycler ce que faisait Oum Khalsoum il y a 40 ans. Je voulais aller de l'avant, rafraichir cette musique et c'est la raison pour laquelle il s'appelle Gedida qui signifie nouveau en arabe. Quant tu es une artiste, tu dois représenter l'identité de ton temps, de ce qui se passe actuellement.
Est-ce l'une de tes priorités d'être reconnue au Moyen-Orient ?
- Bien sur, quiconque en faisant ce que je fais aurait cette ambition. Mais, ça se fait naturellement. Par exemple, je suis très populaire au Liban grâce à mon single Amulet. Et je vais faire trois vidéos : l'une pour les pays Arabes, l'autre pour la France et la dernière pour l'Angleterre.
Le plus surprenant sur ce nouvel album est cette reprise de Françoise Hardy, Mon Amie La Rose. Ce qui m'a frappé ce sont les paroles qui sont très belles et très naives et me rappellent certaines paroles de Fairuz par exemple.
- Ce coté arabe m'a tout de suite sauté aux yeux, mais la naiveté dont tu parle pour moi c'est plutôt de la profondeur. C'est un poême du 17°siècle qu'une femme a adapté à l'époque moderne et c'est sans doute la raison pour laquelle il a eu sur moi un effet aussi intense. Il me rappelle des poêmes arabes. Ces paroles signifient beaucoup pour moi, des sentiments que j'ai pour le Moyen-Orient, qu'ils impliquent par rapport à la vie et à la mort. Ce morceau était vraiment le morceau en français qu'il fallait que je chante. L'idée vient de mon label à l'origine, mais eux voulait que je travaille avec un compositeur actuel et j'ai eu peur que le résultat soit parodique. Ce n'est pas une reprise disco de Mon Amie La Rose, et adapter ce morceau aux rythmes arabes s'est fait naturellement.
Es-tu surprise par ton succès en France ?
- Honnêtement, non. J'ai cette idée que la France est sensible à ces mélodies, à la musique arabe en général car cela réveille les gènes méditérannéennes qui dorment en vous. Quelque part c'est en vous par toute l'histoire qui vous lie à la culture méditéranéenne, de plus vous vous êtes entourés par les immigrés de ces pays, plus qu'en Angleterre, ce qui favorise ce rapprochement.
Connais-tu ces chanteurs algériens que nous avons en France comme Faudel ou surtout Rachid Taha qui a une approche similaire à la tienne par rapport à la musique arabe ?
- Bien sur, je connais tous ces gens. Et sa reprise de "Habina" de Farid El Atrache sur son dernier album "Diwan" est proche de morceaux comme "Mistaneek" ou "Mahlabeya" sur mon nouvel album sauf que lui le fait d'une manière très masculine. J'aime beaucoup d'ailleurs cet aspect là et j'ai du mal à l'inclure dans mes morceaux sans que cela me domine. J'aimerais pouvoir lui dire : tu vois je peux être aussi dur que toi, mais je ne sais pas comment l'intégrer à ma musique. J'adore également le single qu'a sorti l'Orchestre National de Barbès avec No One Is Innocent.
Tu as déjà chanté sur l'album précédent de Nithin Sawhney que l'on retrouve sur le label Outcaste, et il semble qu'en Angleterre il y ait de plus en plus d'artistes hindoues ou pakistanais qui s'expriment via la musique. Ressens-tu alors une fraternité d'esprit entre vous?
- oui, j'aime beaucoup ces gens, Talvin Singh également. J'apprécie leurs vues politiques et nous sommes assez sur la même longueur d'onde. Ce que je fais avec la culture arabe, eux le font avec la culture asiatique. On se respecte mutuellement. Et si je veux écouter de la musique actuelle, voilà le genre de choses que je mets ou alors je peux écouter Bjork et Cheb Mami dont je suis une grande fan.
Parle-moi de l'Egypte Ancienne dont tu semble très proche.
- Quelquefois mon esprit divague dans l'Egypte ancienne quand je lis les livres de Christian Jacq, notamment ses cinq livres sur Ramses. C'est une époque qui m'attire depuis que je suis toute petite, je la sens en moi comme si cela faisait partie de moi dans une vie antérieure. Mais, cela m'attriste en même temps car maintenant la connection entre la philosophie et la spiritualité de cette période avec l'époque actuelle et l'islam a été rompue. Or il y a beaucoup à apprendre des civilisations anciennes, ne serait-ce que pour redévelopper notre relation avec la nature, avec la terre. Et les livres de Christian Jacq reflètent ce lien qui a été rompu, comme s'il communiait avec l'âme de l'Egypte. Malheureusement là-bas, en dehors des intellectuels comme Youssef Chahine ou des gens très simples dans quelques tribus, c'est un sentiment peu partagé et je ne parle pas de ces "nouveaux riches". Mais, c'est quelque chose qui est aussi important pour le monde entier, ça ne concerne pas seulement l'Egypte bien sur.
Après quelques millénaires de domination masculine sur l'Histoire (et chacun peut voir où cela nous a menés), ne penses-tu pas qu'il est temps que le troisième millénaire soit féminin ?
- Oui, il va falloir rétablir la balance, ce rapport à la nature dont je parle est sans doute féminin. Et peut-être est-ce une idée féminine car c'est elle qui met au monde, c'est donc elle qui est la plus proche de la terre. Il appartient donc aux femmes de montrer l'importance de tout ça aux hommes. Parce que si on ne redresse pas cette balance, "on est foutu" (en français dans le texte.ndr). J'ai l'impression qu'il va falloir que cela aille plus mal encore avant qu'ils comprennent.
3 morceaux cultes de Natacha Atlas
Bahlam Bi Yom de ABDEL HALIM HAFEZ
Chaytan de ORCHESTRE NATIONAL DE BARBES
Alarm Call de BJORK
