KASPER P. TOEPLITZ

Article de Vivian(e) Vog paru dans le numéro 3 d'Octopus (automne 95)

Le 5 octobre dernier, à la fondation Cartier à Paris, avait lieu une performance ou plutôt devrais-je dire une sculpture sonore, selon le souhait de son compositeur, qui regroupait 27 musiciens (15 guitares et 12 basses) issu entre autres de la scène bruitiste parisiènne (SISTER IODIONE/ULAN BATOR/NOX/HELIOGABALE/.TETINES NOIRES/TREPONEM PAL). ZORA MUDD était le nom de cette composition, crée spécialement en fonction de ce lieu tout en verre et dont l'architecte est Jean Nouvel.

D'origine polonaise, KASPER T.TOEPLITZ est "un autodidacte qui se situe à la frontière du Rock et de la musique Contemporaine. Il mêle instruments et sons de la scène Rock avec ceux de la musique savante d'aujourd'hui pour des oeuvres étranges, fluctuantes, envahissantes à la limite de la saturation sonore et, par là-même, prenantes et graves". michel Thion.

ZORA MUDD

"L'idée, c'est que ce n'est pas un concert, au sens où il y a une scène et un public devant en train d'écouter, c'est que dans toute la fondation Cartier, qui comprend 4 espaces sur 3 niveaux, il y a des guitaristes et des bassistes un peu partout. Aussi, l'auditeur est obligé perpétuellement des se balader dans tout l'espace, de monter ou descendre selon ce qu'il veut entendre ou qu'il croit vouloir entendre. De toute façons, il va se rendre compte assez vite qu'à tout moment il entendra toujours du manque. Il entendra des choses, mais il en manquera toujours une grande partie. Il n'y a aucun endroit dont on puisse tout entendre, tout écouter...

Zora Mudd est donc composée de longues vagues sonores qui s'entrechoquent et se correspondent ou ne se correspondent pas d'ailleurs. L'idée était que c'est le spectateur, se déplaçant, qui se trouvera à différents endroits de jonctions entre les ondes sonores. En fait, il percevra des harmoniques que personne ne fait et lorsqu'il se déplacera, les harmoniques changeront. C'est par son mouvement qu'il peut les changer, et il est le seul à l'entendre.".

KASPER TOEPLITZ est venu tard à la musique, à l'age de 25 ans, et a commençé à la basse avec un Portastudio. Très vite, il va travailler pour des spectacles de

Danse Contemporaine et créera, en 89, au Festival d'Avignon un opéra basé sur la vie de l'écrivain SYLVIA PLATH, qui sera repris à Paris par l'orchestre Philarmonique de Radio-France en 91 au théatre du Lierre: "J'irais vers le nord, j'irais vers la nuit polaire".

"Je suis lente comme la terre, je suis patiente, j'accomplis mon cycle, soleils et étoiles me regardent avec attention" écrit Sylvia Plath. Il est aisé d'y voir un parallèle avec l'oeuvre développé par K.Toeplitz qui préfère jouer sur la durée, l'intensité sonore, les pauses. Ainsi, il crée un orchestre électrique au nombre variable qu'il dirige et qui s'appelle SLEAZE ART (art minable?). Ainsi, "Noiseville", une pièce pour 7 guitares, a été crée au Festival Ile de France en Avril 95 et doit sortir sur un micro label Parisien "Hee-Haw" prochainement. C'est un crescendo de Guitares stridentes accompagnés de vrombissements de Basses où le larsen est intégré à la composition. On pense à certains morceaux de MAIN comme "Ligature" par exemple. En effet, il joue sur un registre plus proche de la musique Ambiente mais avec une approche plus contemporaine.

ISOLATIONISME

"Ce qui me déplait dans les musiques Rock, c'est ce coté structure avec le schéma couplet/refrain. Alors que dans les musiques Ambientes, il y a cette idée d'évolution. Ca va vers quelque part, ça n'y arrive pas toujours mais ce n'est pas grave, car ça avance et cela me parait beaucoup plus intéressant et plus naturel. C'est aussi une musique qui se rapproche beaucoup de la musique contemporaine dans la manière de penser la musique aujourd'hui, de part la technologie, pas seulement parce qu'elle emploie la technologie, mais parce que les machines forcent à penser différemment. Je pense à ces histoires de boucles qui s'enchevètrent et qui donne donc un tempo différent ou tout au moins une métrique différente. Je pense à des histoires de décalages harmoniques qui peuvent venir justement de la superposition qui amène des choses qui ne sont pas des accords répertoriés comme les accords majeurs ou mineurs.

Et en même temps; la musique ambiente est faite de manière beaucoup plus simple que la musique contemporaine qui a tendance à plutôt se prendre la tête et qui produit avec une lenteur affreuse. Pour faire un morceau de 5 minutes, ça peut leur prendre entre 6 mois et 1 an...Je considère que le "Metal Machine Music" de LOU REED est le tout premier disque de ce style. Certes, il est vraiment Noise, mais on y retrouve cette idée de ligne droite et d'étirer le temps".

Evoquant son parcours musical, il fut frappé par le rapport entre la musique lourde des SWANS et l'opéra de PENDERECKI "les diables de Loundun", parce que les deux parlent de la ville aujourd'hui, de ce coté Urbain. Il évoque également LIGETI, STOCKHAUSEN le "Iggy Pop de la musique contemporaine" et plus particulièrement son oeuvre "Trans", puis Michael LEVINAS pour sa musique Bruiteuse à cause de son utilisation des frottements des résonances, le compositeur italien SCELSI car il "va vers le son, il joue sur les micro tons, sur la texture du son; ses 4 pièces pour orchestre sont trés riches, même si composées sur une seule note". Mais, il reste profondément ancré dans le Rock de part son attachement à des groupes comme SCORN, MAIN, SKULLFLOWER et GODFLESH. Pour mieux comprendre sa vision de la musique, il faut revenir à SCELSI lorsqu'il dit: "Le son est le premier mouvement de l'immobile". En effet, tout comme dans la musique de SCELSI, celle de TOEPLITZ se sert de l'oscillation, des vibrations, la note acquière une profondeur et une épaisseur qu'elle a rarement l'occasion de posséder.

QU'EST-CE QUE LA MUSIQUE ?

"La préoccupation de la musique, c'est pas seulement la note. A la rigueur, je pense de plus en plus que tu peux faire de la musique sans note et sans rythme. Parce qu'au début où tu apprends la musique, c'est le solfège et tout ça, et je me suis posé la question de la condition sine qua non pour qu'il y ait de la musique: c'est le temps. Tu peux imaginer une musique ou un passage musical qui fait partie de la musique où il n'y ait que du silence, tu peux imaginer une ligne droite sonore sans rythme, tu peux même enlever la note, donc un long silence; et ça fait de la musique. Mais si tu dis que le temps est 0, tu ne peux pas avoir de musique, donc c'est le temps à la base et ensuite comment le remplir. Par exemple, il y a cette pièce de John CAGE qui s'intitule "4:33" où il n'y a que du silence, et c'est de la musique parce qu'il y a ces 4 minutes 33."

LE QUART DE TON

"En Occident, notre pensée musicale est héritée de seulement quelques siècles de piano, même si tu n'en joue pas, car toute la vision de la musique, c'est les demi-tons, alors que c'est une définition assez arbitraire de la musique. D'une part car cela n'a aucune assise...naturelle. Nous avons une gamme de 12 tons, alors que c'est complètement différents pour les gammes Hindoues ou Arabes par exemple.

Et on revient à SCELSI au point où la note n'est plus perceptible par un point et où tu vas autour de la note. L'idée, c'est que si tu fais le rapprochement avec une hauteur (par exemple, le diapason, c'est le LA 440 battements par secondes), si tu prends une couleur qui est aussi une vibration de la lumière, tu fixe du rouge et tu te déplace légèrement et tu tombe dans un rouge-orange. A la rigueur, si tu te concentre vraiment dessus comme sur un glissé de notes, vraiment très précisément, enfin un glissé électroniquement trés long, trés progréssif ou comme le jour qui baisse. Il n'y a pas un moment où tu te dis là il fait noir et là il fait encore clair. Et l'idée pour moi c'est avec les quart de tons et les huitièmes, tu prends une note et tu vas autour comme avec une basse fretless ou un instrument à cordes.

Et ZORA MUDD; c'est ça. Pour cette raison il y a quelques guitares accordés un quart de tons au dessus des autres. Ca part d'un FA dièse et petit à petit tu ouvre le truc avec l'idée que la même note commence à gonfler, et en même temps, après dans la note c'est une suite, une épaisseur; comme une nébuleuse. Si tu prends un vibrato, la note oscille et on ne prends pas ça comme des notes à coté, on pense que c'est la même note qui bouge. C'est autant HENDRIX que certains trucs de XENAKIS ou même MY BLOODY VALENTINE, plus particulièrement sur leur dernière tournée."

L'ATTENTE, L'IMPRÉVISIBLE

"Autant il peut y avoir de très beaux morceaux Pop en schématisant, mais tu sais que tout ce qui peut t'arriver, au mieux ça sera le prochain couplet et au pire un solo de guitare. Alors que les morceaux qui sont toujours en devenir, où tout peut arriver.... c'est pour ça que j'aime bien des musiques comme LA MONTE YOUNG ou même des morceaux de SCORN. C'est aussi, après, une construction du tout, par exemple tu n'es pas obligé que le milieu du morceau soit à la moitiè du temps. C'est toute l'idée de ZORA MUDD:

Tout le premier mouvement dure 12 minutes et c'est juste un FA dièse, alors tu te dis: oui, et ils vont en jouer une deuxième bientôt?. Et après il y a une montée, c'est le mouvement central qui fait plus d'une heure et en vrai c'est uniquement 13 accords et en même temps, une fois que tu es en haut, tu ne t'en rends même pas compte. Et l'idée pour la fin, c'est que tu n'es même pas sur, si tu es dans une pièce où il n'y a personne, qu'il n'y en a pas un dernier dans une autre salle en train de jouer. Tu pourras jamais savoir si c'est fini ou pas."

Nous n'avons toujours pas évoqué le rapport avec GLEN BRANCA, tout simplement parce que, même si Kasper Toeplitz apprécie la manière dont Branca pense la musique, à part le fait que les deux se servent d'un orchestre de guitares électriques, la différence est que Branca vient plutôt d'une école Minimaliste et répétitive qui est sans rapport avec le but de Kasper. ZORA MUDD fut donc l'occasion d'un parcours musical réussi où les deux publics potentiels se mariaient plutôt bien, avec cette atmosphère assez Zen en fait, où le spectateur était libre d'agir à sa guise durant les 3H39 que durait la "sculpture sonore"; une ambiance qui nous incitait à écouter avec subtilité. Une oeuvre lumineuse tout en nuance

KASPER T.TOEPLITZ amène au mouvement Ambient/Noise un second souffle en lui apportant une réflection qui l'empéchait peut-être d'aller encore plus loin. Surveillez vos programmes culturels ou les bacs de votre disquaire, car on annonce une nouvelle représentation de ZORA MUDD et un album pour un label Nancéen.