MICHEL HOUELLEBECQ

Un Houellebecq peut en cacher un autre

Inutile de présenter Michel Houellebecq. Vous n'avez pu y échapper depuis la polémique il y a deux ans lors de la sortie de son second roman Les Particules Elémentaires. Ses déclarations fracassantes consacrant Staline, Chevènement, l'Eugénisme et les passages pornographiques de son livre en ont exaspéré plus d'un. Pourtant la sortie de son très bon disque Présences Humaines en compagnie du groupe Eiffel vient brouiller les pistes. Loin du scandale et de la provocation, Houellebecq nous parle de poésie et d'amour. Du moins, c'est ce que nous allons tenter de lui faire dire.

Honnêtement, Houellebecq m'a toujours énervé. Je n'avais aucune envie de lire ses livres. Nous nous méfions toujours trop des grandes manipulations médiatiques qui nous dicte ce que nous devons aimer pour faire partie de ce microcosme parisien branché. Et puis par hasard, on feuillète un livre à 10f et on tombe sur ces lignes : "Nous voulons quelque chose comme une fidélité/ Comme un enlacement de douces dépendances/ Quelque chose qui dépasse et contienne l'existence/ Nous ne pouvons plus vivre loin de l'éternité". Quel est l'homme qui a écrit ces lignes ? Un ancien ingénieur agronome qui a travaillé au service informatique de l'Assemblée Nationale ? Un réactionnaire anti-libéral ? Le petit-fils putatif de Céline ? Peu nous importe, Houellebecq est insaisissable et en même temps si proche, parfois. Il répond courtoisement après de longues pauses où l'on ne sait jamais s'il réfléchit ou s'il est ailleurs. Sa voix est posée, nonchalamment guindée avec quelques éclats d'humour pince sans rire. "Il faudrait que je fasse du sport entre les séquences de concert car c'est plus fatigant que je m'y attendais". Mais, il renchérit immédiatement pour nous assurer qu'il prend goût à la scène après une série de concerts qui débuta au Printemps de Bourges avant de passer par le festival de Bénicassim en Espagne début août pour se clore sans doute par une nouvelle date parisienne à la rentrée. Lui, le fan d'Hendrix et de Neil Young semble dans son univers entouré de ses musiciens rocks, épaulés par l'inévitable Bertrand Burgalat et n'a pas conscience de briser un tabou français, ici où l'on n'aime guère les artistes qui multiplient les casquettes. "Jusqu'à présent vous allez obtenir une interview ennuyeuse parce que c'est vrai que c'est une expérience entièrement satisfaisante". On aurait pu s'attendre de la part de l'auteur de "Je suis au centre du réel/ Je suis étranger à ces lieux" (Renaissances.1999) à le retrouver désabusé par cette nouvelle expérience mais Michel Houellebecq prend un malin plaisir à être là où on ne l'attend pas.

Ainsi, la sélection des textes de l'album Présences Humaines, tirés de ses trois recueils de poèmes, délaisse tout l'aspect scandale de son œuvre et "des choses organiques violemment présentes parce que la musique ne convenait pas". C'est vrai que nous imaginions mal Houellebecq hurlant son dégoût du monde libéral et ses personnages frustrés à la manière d'un Iggy Pop. De même, les textes font l'impasse en dehors de ceux de "On Se Réveille Tôt" et "Crépuscule" sur tout le coté romantique de ses poèmes, l'aspect de son oeuvre la plus sous-estimé. Relisez ce magnifique texte "C'est Comme Une Veine Qui Court Sous La Peau" dans le recueil Le Sens Du Combat en 1996, où l'on découvre un Houellebecq métamorphosé où "le monde perçu à deux a une signification entièrement différente". Puis, en 1997 dans le recueil coup de poing Restez Vivant, il écrit : "Compte tenu des caractéristiques modernes, l'amour ne peut plus guère se manifester mais l'idéal de l'amour n'est pas diminué", (vous remarquerez l'emploi judicieux de l'adverbe "guère" ). Ainsi, cet idéal peut "se manifester chez les femmes de manière résiduelle" mais il enchaîne tout de suite en reconnaissant que "La sexualité est un bon déclencheur dans les sentiments d'amour". Quant aux hommes, comme il s'en était expliqué dans un passage des Particules Elémentaires où il affirmait qu'ils étaient incapables d'éprouver de l'amour, qu'ils ne connaissaient que le désir sexuel et l'esprit de compétition entre mâles, ils "sont de nature globalement moins aimante, pouvant être reconnaissants quand on leur fait du bien". Tout ça n'est pas très rassurant. Aussi, Houellebecq conseille de "s'entraîner à la sentimentalité, en développant les lectures et l'écoute de disques touchants", par-là il entend les romantiques allemands mais aussi Lamartine ou bien les disques de Neil Young ou de Françoise Hardy. Mais veillez également à "faire l'amour en pratique aussi, ça développe la sentimentalité bizarrement". Et là, il va en surprendre plus d'un car même s'il a tendance à dire qu'il faut le faire avec n'importe qui, il avoue immédiatement que "ne pas faire l'amour du tout peut avoir son intérêt aussi, sauf qu'il faut commencer suffisamment tôt avant ou alors, avec une seule personne pendant longtemps". C'est sur qu'on est loin des backrooms et du célèbre "Lieu Du Changement".

D'ailleurs, dans son livre hommage à l'écrivain fantastique Lovecraft, Michel Houellebecq avait déjà écrit : "Toutes les fictions sentimentales ont volé en éclats. La pureté, la chasteté, la fidélité, la décence sont devenus des stigmates ridicules" et de nous confier que "c'est le coté organique qui fait tenir le mariage c'est-à-dire ne plus pouvoir se passer de la présence de quelqu'un, s'habituer corporellement, conjugalement en quelque sorte, ce qui implique la sexualité mais pas seulement". Bien sur, réduire son œuvre à ces propos serait inapproprié. De fait la majeure partie de ses livres est traversé par la quête permanente de vivre en sous-entendant que l'on ne vit jamais assez durant sa vie, à savoir "Faut-il toucher la mort pour approcher la vie?" (Renaissances.1999). Ce à quoi il répond que dans son cas "il y a des trucs qui marchent comme l'écriture ou la sexualité".

On a justement beaucoup (trop ?) parlé des passages glauques des scènes de cul des Particules Elémentaires et Houellebecq enfoncera le clou à l'automne puisqu'il va tourner un court-métrage pour Canal + dans le cadre de la série L'Erotisme Vu Par... aux cotés de six autres écrivains dont Alina Reyes et Zoé Valdes. Il n'avait pas apprécié qu'on ait pris pour sordide ces scènes sexuelles alors qu'il les croyait réalistes. "C'était plus difficile pour moi de faire ce disque vu qu'il y en avait tant que j'admirais, alors que là comme j'ai le plus total mépris pour les réalisateurs pornos...".Il faut reconnaître que si la pornographie bénéficie depuis quelques années d'un curieux effet tendance, les films X laissent quand même à désirer. Cet engouement de la part d'une certaine intelligentsia est tout de même révélateur puisqu'il "fait partie d'un processus général où les gens ont de moins en moins de vie sexuelle, où la part de l'univers du spectacle est de plus en plus prépondérante". Avant de conclure par un laconique "Plus il y a de films pornos et moins on baise, ça c'est clair". Aussi, il devrait surprendre en en réalisant un sous un mode plus "idyllique" où il ne "prendra que des femmes" parce qu'il a des "difficultés d'identification avec les acteurs de films pornos". On le comprend. Aussi, ne reculant devant aucun sacrifice, il avait même envisagé de jouer lui-même avant d'abandonner devant la complexité d'être à la fois acteur et réalisateur.

Personnage intrigant, Michel Houellebecq peut à la fois écrire sur la désespérance de l'homme urbain, sur le "dernier rempart contre le libéralisme", sur l'échec de la génération de 68 et sur ces fugaces instants d'éternité dont parlait William Blake. Alors, ne vous fiez pas à l'image de l'auteur de "Playa Blanca, les hirondelles", Michel Houellebecq est multiple.

Philippe Morrison

Le disque Présences Humaines est sorti sur le label Tricatel.

La Poursuite du Bonheur vient d'être rééditée par les Éditions Librio (avril 2000, 10 F)

Une visite chez les Amis De Houellebecq est indispensable si vous désirez en savoir plus :

http://www.multimania.com/houellebecq