CHOKEBORE SCISSORHANDS

Article Philippe Morrison paru dans le numéro 20 de MAGIC! (mai/juin 1998)

Depuis, Anything Near Water leur second album en 1995, Chokebore fait sérieusement figure d'outsider dans la course au jackpot. Leurs mélodies incisives allié à un sens de la retenue noisy en ont bouleversé plus d'un. Ce n'est pas leur quatrième album Black Black qui sort ce printemps qui va calmer les enchères, même si produit par Butch Vig sur Geffen, ils auraient déja fait un carton. Un Radiohead sans ambitions progressives, Chokebore finira bien par devenir Le groupe de demain. Aujourd'hui sur vos platines.

 

De passage à Paris, en day-off de leur tournée européenne, les quatres membres de Chokebore apparaissent détendus (peut-être un peu trop), déterminés, après plus de 5 ans passé à dédier leur vie à leur musique, quitte à laisser derrière leurs vies privées - "C'est dur d'avoir une petite amie dans ces conditions, mais nous l'avons choisi. Nous voulons juste jouer de meilleures morceaux, s'améliorer "- confie Troy Von Balthazar, le chanteur déjanté au patronyme hérité des origines russes de sa mère. "De toutes manières, nos morceaux s'améliorent toujours sur scène à cause du fait de les jouer si souvent. C'est la raison pour laquelle je pense que les gens doivent venir nous voir jouer et pirater le concert, prendre des photos ".

CHARISME

La scène est l'endroit au monde où la musique de Chokebore se transcende. Le reservé Jonathan Kroll, passe tout le concert dans son coin à sortir des notes souvent épurées et bouleversantes de sa guitare tandis que son exubérant frère Frank martèle sa basse avec conviction. Quant au batteur, il en ont déja usé deux, et nous verrons ces jours prochains, Mike Featherson (Miik), le nouveau venu, à l'oeuvre lors de leur prochaine tournée française. Et reste Troy, rien à voir avec le rôle d'Ethan Hawke dans Reality Bites le film (quoique...), l'autre guitariste et surtout chanteur au charisme incroyable. C'est simple. Vous allez passer tout le concert à ne voir que lui. Chantant d'une voix chevrotante, il tournoie autour du micro en défiant les lois de la gravité, semblant possédé réellement par la furie mélancolique de Chokebore - "Je suis généralement sobre sur scène. J'ai éssayé des deux manières et en fait, c'est plus intense pour moi ainsi. Tout est plus clair et plus vrai...C'est le seul moment où je me sens être dans l'instant présent ". Sans lui, Chokebore n'aurait pas de raison d'être. C'est lui qui rend ces morceaux, que l'on peut trouver à première écoute un rien grungy pop conventionnel, immensément attachant. D'ailleurs, l'Europe et la France ne s'y sont pas trompés, puisque depuis quelques années, le succès de leurs tournées s'intensifie et qu'ils sont en passe de faire le grand saut avec un nouvel album aussi puissant et tendre que les précedents.

Enregistré, comme les précédents à la Black Box près d'Angers avec l'assistant de Iain Burgess, Peter Deimel, Black Black sort sur Boomba Records, la nouvelle structure d'Amphétamine Reptile en Europe, quant à une future sortie aux USA - "Rien n'est sur dans ce monde de fous, mais j'espère qu'il sortira sur Amrep prochainement "(sourire). En effet, toujours refusant les offres des majors, Chokebore reste indépendant - "Quand nous revenons à Los Angeles, on voit ces groupes ayant terminer une démo après s'être fait viré par Virgin ou RCA, alors que nous on revenait de tourner en Europe avec un nouvel album sous le bras " nous assure goguenard Frank. De toutes façons, ils n'ont plus eu de propositions des majors depuis deux ans - "Chacun sait aux USA que nous sommes sur Amphetamine Reptile et que nous ne voulons pas changer ". surenchérit Troy.

NIRVANA

La première chose qui frappe l'auditeur en découvrant la musique de Chokebore est la lenteur des morceaux, mais immédiatement après vous en percevez sa profondeur cachée dérrière des mélodies mélancoliques que caressent à rebrousse-poil les guitares noisy tel ce Speed Of Sound au titre ironique car évoquant plus le sens de la vélocité vu par Codeine plutôt que par les Pixies dernière période, ceci avoué ces deux groupes se retrouvent magnifié dans Chokebore. Et c'est à ce moment là que survient le single de l'album, l'évident You Are The Sunshine Of My Life au refrain désenchanté où Chokebore se réveille dans un sursaut mélodique étonnant. En cas où vous douteriez encore, allez directement au numéro 6 de l'album. The Perfect Date devrait achever tout bon fan de musiques noisy et mélodiques. Mais, ne comptez pas sur Chokebore pour vous parler de leurs influences. Sur la défensive, ils vous objecteront qu'ils préfèreraient être comparés à Chokebore. Ainsi, parlez leur de Nirvana avec qui, en plus de partager un sacré sens de la mélodie et du bruit, ils ont également joué à l'automne 1993, ce qui a du leur donner un bon coup de pouce - "On s'en souviendra toute notre vie, mais je ne pense pas que cela a vraiment aidé notre carrière...J'ai écouté leurs morceaux à la radio, mais je ne les ai pas réecouté depuis. De toutes façons, ils n'ont pas d'influence sur notre musique " répond sùr de lui Troy avant de clore le débat - "On ne sonne pas comme eux ". Et lorsque vous lui dites que sa manière de chanter nous évoque celle d'un Thom Yorke, parce qu'elle se traine nonchalamment en marmonnant des paroles subtiles avec la même grâce qui s'ignore, il vous répond qu'il n'a jamais entendu Radiohead, ou alors peut-être vaguement Creep .

L'ÉCRITURE

Par contre, il se fait beaucoup plus bavard, quand Frank ne sort pas l'une de ses vannes foireuses, lorsque nous l'interrogeons sur sa personnalité. "La vie quotidienne m'ennuie. Elle ne m'intéresse pas. Toute une partie de mon cerveau est vraiment ignorante. Je ne suis pas très fin sur pas mal de choses, par contre je le suis par rapport à deux, trois choses qui sont justement celles sur lesquelles je désire être sensible. L'écriture, la musique. Ce que j'écris est pour moi plus important que la manière dont je vis ". il semble comme investit totalement dans ce qui l'anime, d'une manière beaucoup plus intense que la plupart des chanteurs de ce style qui n'ont pas le quart de sa profondeur, nous assurant qu'ils ne veulent plus rester sage. Il poursuit - "J'aimerais pouvoir dire que je ne prends pas ma musique sérieusement, ma vie en serait beaucoup plus facile. (pause). Mais, je prends ça très au sérieux, parce que c'est la seule chose que je peux préserver pure, la seule qui pour moi ait de la qualité et qui ne soit pas une blague, qui ne ressemble pas au quotidien ". Il suffit de se pencher sur ses paroles pour être assuré de sa sincérité. Souvent, il utilise des phrases imagées comme auraient pu le faire les surréalistes, par exemple "You're so sad, you glow " ou "You move your hands like you were wearing mine ". Leur pouvoir de suggestion est ainsi démultiplié, d'autant plus que ses paroles sont courtes. "Sur cet album, c'était vraiment difficile pour moi car des pages de mots allaient donner simplement deux phrases pour un texte. Bien sur, je pourrais mettre l'intégralité de ces textes sur internet, mais je préfère attendre qu'ils soient vraiment bons et alors sortir un livre. C'est l'un de mes buts dans la vie ". Puisqu'il lance le sujet, bondissons dessus, il y a quelques temps il parlait d'un livre qu'il écrivait en parallèle. que s'est-il passé? "L'année dernière, c'était une année intense pour nous tous et j'ai beaucoup écrit. Je notais tout ce qui me passait par la tête. Et lors de l'un de nos concerts en Espagne, on nous a volé nos sacs avec mon livre dedans. Le lendemain, nous les avons retrouvé sans mon livre...je ne me souviens même plus de ce que j'avais écrit...toutes ces pensées ont disparues...je ne me rappelle même pas un seul mot...alors, la perte de ce cahier a ralenti mon écriture car je croyais ces pensées allaient rester à jamais. Je pensais que mes petits enfants l'auraient lu lorsque j'aurais été vieux. J'ai réalisé que rien n'était permanent. J'aime toujours écrire, mais c'est comme lorsque tu as un accident de voiture, tu dois peu à peu te réveiller lentement à la vie. C'est ce que j'essaye de faire maintenant ".

PIANO

Ce qui rend également Chokebore attachant, c'est leur propension à trouver à chaque fois le détail qui fera de tel morceau un chef d'oeuvre de sensibilité et de pop concentré en 3 minutes maximum. Ainsi, où Troy est-il allé chercher cette voix si pleine de retenue et d'amour intériorisé sur The Sweetness ? Mais, un peu plus loin, il se livre encore plus à nu sur Where Is The Assassin ? accompagné d'un simple piano évoquant l'ombre de...Lennon et démontrant donc que Chokebore n'est pas simplement un groupe à guitare. "Ce morceau a été enregistré dans mon living room ce qui rend l'enregistrement plus spontané et plus relax. On aimerait bien incorporer plus souvent ces enregistrements quatres pistes, peut-être sur le prochain album ".

Avez-vous pensé à utiliser d'autres instruments justement comme le violoncelle? -"Nous sommes ouverts mais le problème, c'est que nous ne savons pas jouer d'autres instruments et nous ne connaissons personne qui sache jouer d'un violoncelle. Ça serait cool sinon . Mais, cela dépend des morceaux également. C'est facile de rendre ridicule un morceau en voulant trop en rajouter. La musique est quelque chose de délicat, même si elle est dure ".

L'ENCART - CHOKEBORE

Hawaï, son océan pacifique, sa police d'état. C'est dans ce cadre paradisiaque que se sont rencontré les trois membres principaux de Chokebore. Trois copains d'enfances, elevés par leurs mères respectives, qui se rendent bien compte que jouer de l'indie punk-rock à Hawaï n'est assurément pas le chemin le plus rapide pour être apprécié de ses pairs. Troy, Johnny Kopp (Le champion de Skateboard, c'est lui) et les frères Kroll (Jonathan et James qui plus tard se fera appeler Frank) émigrent vers San Francisco où ils passèrent un an à composer et à faire quelques concerts sous le nom de Dana Lynn, le temps d'enregistrer un 45t quatres titres que vous retrouverez sur leur premier album. Puis, ils descendent à Los Angeles où les choses démarrèrent. D'abord répérés comme bande son sur des vidéos de Skate de boites comme Acme ou Vision, ce sera en 1993 qu'ils signèrent sur le label de Minneapolis Noise en vogue Amphetamine Reptile pour un premier 45t Nobody/Throats to Hit rapidement suivi d'un album Motionless . S'en suivirent diverses tournées dont 10 dates avec Nirvana sur leur dernière tournée et les Butthole Surfers.

En mars 1995 sort l'album qui posa vraiment les bases du son Chokebore Anything Near Water et son tube d'estime Thin As Clouds , suivi de leur première tournée européenne qui évita Paris bien sur. Entre temps, changement de batteur et apparait Christian Izzo qui enregistra en 1996 le troisième album qui confirma tout le bien que de plus en plus de monde pensait de Chokebore. Enregistré en france sur les conseils de leurs amis de label, les inénarrables Cows, A Taste For Bitters est leur premier disque avec Peter Deimel (Prohibition) au studio Black Box. Le clip d'It Could Ruin Your Day passe régulièrement sur M6 et les articles commencent à devenir nombreux dans les fanzines hexagonaux. Jusqu'à ce quatrième opus Black Black , toujours produit par Peter Deimel, qui devrait être l'album de la révélation pour un plus grand public. Bientôt aux Transmusicales?

 

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